
« Elles se sont lavées » ou « elles se sont lavé les mains » ? Peu de règles d’orthographe donnent autant l’impression de changer de logique en cours de route. L’accord du participe passé pronominal repose pourtant sur un principe assez stable : comprendre le rôle du pronom « se ». Une fois cette question posée, la plupart des cas deviennent beaucoup plus lisibles.
Un verbe pronominal est un verbe accompagné d’un pronom réfléchi : me, te, se, nous, vous. On le reconnaît dans des formes comme « je me suis trompé », « elles se sont rencontrées » ou « nous nous sommes parlé ». Au passé composé, ces verbes se conjuguent avec l’auxiliaire être, ce qui pourrait laisser croire que le participe passé s’accorde toujours avec le sujet.
En réalité, l’accord du participe passé pronominal suit une logique plus fine. Il faut se demander si le pronom réfléchi représente un complément d’objet direct, un complément indirect, ou s’il fait simplement partie du verbe. C’est cette analyse qui explique pourquoi on écrit « elles se sont vues » mais « elles se sont téléphoné ».
La difficulté vient du fait que la forme pronominale mélange plusieurs mécanismes. Certains verbes expriment une action que le sujet fait sur lui-même, comme « se laver » ou « se regarder ». D’autres marquent une action réciproque : « se saluer », « se parler », « se battre ». D’autres encore n’existent pratiquement qu’à la forme pronominale, comme « s’enfuir » ou « se souvenir ».
Cette diversité explique les hésitations. Le français moderne a conservé des accords écrits qui ne se perçoivent pas toujours à l’oral, et son histoire grammaticale éclaire en partie cette complexité. L’évolution de la langue, notamment la disparition progressive de certains marquages anciens, est présentée dans cet article consacré à la perte des déclinaisons en français, un phénomène qui aide à comprendre pourquoi l’ordre des mots et les accords ont pris autant d’importance.
Pour accorder correctement, il faut poser une question simple : « se » répond-il à « qui ? » ou « quoi ? » Si oui, il est complément d’objet direct. Dans « elles se sont lavées », elles ont lavé qui ? Elles-mêmes. Le pronom « se » est COD, placé avant le verbe. Le participe passé s’accorde donc avec ce COD : « lavées ».
Si le pronom répond plutôt à « à qui ? » ou « à quoi ? », il est complément indirect. Dans « elles se sont parlé », elles ont parlé à qui ? À elles-mêmes, ou les unes aux autres. Le pronom « se » est complément d’objet indirect. Dans ce cas, il n’entraîne pas l’accord du participe passé : on écrit « parlé », sans marque de féminin ni de pluriel.
L’accord avec le sujet apparaît dans plusieurs situations fréquentes. La première concerne les verbes où « se » est COD et placé avant le verbe. On écrit ainsi : « elle s’est coupée », « ils se sont reconnus », « les deux candidates se sont présentées ». Dans chaque exemple, le sujet fait l’action sur lui-même ou sur l’autre, et le pronom représente directement la personne concernée.
Les verbes essentiellement pronominaux s’accordent eux aussi avec le sujet. On les appelle ainsi parce qu’ils s’emploient uniquement, ou presque uniquement, avec un pronom réfléchi dans le sens concerné. On écrit : « elles se sont souvenues », « ils se sont enfuis », « elle s’est abstenue ». Ici, on ne cherche pas toujours un COD classique ; l’accord est lié à la construction même du verbe pronominal.
Le participe passé reste invariable lorsque « se » est complément indirect et qu’aucun COD placé avant le verbe ne commande l’accord. C’est le cas avec de nombreux verbes de communication ou de relation : « elles se sont parlé », « ils se sont téléphoné », « elles se sont écrit », « les voisins se sont souri ». On parle à quelqu’un, on téléphone à quelqu’un, on écrit à quelqu’un, on sourit à quelqu’un.
La même logique vaut pour des verbes comme « se succéder », « se nuire », « se mentir » ou « se plaire », selon les constructions. On écrit : « les crises se sont succédé », car une crise succède à une autre. On écrit aussi : « elles se sont plu dans cette ville », au sens de « elles ont éprouvé du plaisir à y vivre ». Ces formes surprennent parce que l’auxiliaire être est présent, mais l’accord dépend bien de la fonction du pronom.
Un autre cas très courant concerne les verbes pronominaux suivis d’un complément d’objet direct. Dans « elle s’est lavé les mains », le COD n’est pas « se » mais « les mains ». Elle a lavé quoi ? Les mains. Comme ce COD est placé après le verbe, le participe passé ne s’accorde pas. On écrit donc « lavé », même si le sujet est féminin.
Si ce COD est placé avant le verbe, l’accord redevient nécessaire : « les mains qu’elle s’est lavées ». Le COD « les mains » précède le verbe, le participe passé s’accorde donc avec lui. Cette distinction explique aussi : « ils se sont acheté une maison » mais « la maison qu’ils se sont achetée ». À l’écrit, ces marques d’accord ne s’entendent pas toujours ; elles se distinguent d’autres phénomènes oraux, comme les règles de liaison entre les mots, qui relèvent de la prononciation et non de l’accord grammatical.
Certaines expressions méritent une attention particulière. On écrit « elles se sont rendu compte de leur erreur », sans accord à « rendu ». Dans cette tournure figée, le mot « compte » fonctionne comme complément direct placé après le verbe. L’accord ne se fait donc pas avec le sujet. De même, on écrit généralement « ils se sont fait aider » : le participe « fait » suivi d’un infinitif reste invariable.
La prononciation peut également brouiller l’analyse. Dans « elle s’est amusée » et « elle s’est amusé à répondre », l’oreille ne suffit pas toujours à trancher, surtout lorsque les finales sont muettes. Comprendre les sons faibles du français, comme le montre cette explication sur le schwa en phonétique française, rappelle que l’orthographe grammaticale ne se déduit pas mécaniquement de ce que l’on entend.
Pour vérifier un accord, il est utile de suivre trois questions, toujours dans le même ordre. Le verbe est-il essentiellement pronominal ? Si oui, l’accord se fait généralement avec le sujet : « elles se sont souvenues ». Sinon, le pronom « se » est-il COD ou COI ? S’il est COD placé avant le verbe, on accorde : « elles se sont blessées ». S’il est COI, on n’accorde pas : « elles se sont parlé ».
Enfin, il faut chercher s’il existe un autre COD. S’il est placé après le verbe, pas d’accord : « elle s’est préparé un café ». S’il est placé avant, accord : « le café qu’elle s’est préparé » reste toutefois sans marque visible au masculin singulier, tandis que « les boissons qu’elle s’est préparées » montre clairement l’accord. Cette méthode évite de se fier seulement à l’intuition, d’autant que des phénomènes comme la disparition du e muet à l’oral peuvent masquer les indices sonores.
L’accord du participe passé pronominal n’est donc pas une succession d’exceptions arbitraires. Il repose sur une question centrale : qui reçoit directement l’action ? En identifiant le rôle de « se », la place du COD et la nature du verbe, on résout la grande majorité des cas. La règle demande un peu d’entraînement, mais elle devient vite un réflexe de relecture fiable.